27 octobre 2009
Les feuilles mortes
Les feuilles mortes jonchaient le sol à perte de vue.
Aucune pelle ne manquait à l’appel mais elles n’auraient jamais suffi pour les ramasser toutes.
Goupil appela les secours.
On lui répondit que les secours ne se déplaçaient plus pour les feuilles mortes car, jusqu’à présent, rien n’avait jamais permis de les sauver. On avait bien essayé de leur redonner leurs couleurs d’origine selon quelques procédés chimiques décrits dans de vieux grimoires, en respectant les rituels du Maître Transcendant, mais on manquait cruellement de personnels pour les rattacher ensuite à leurs arbres respectifs.
Devant l’insistance de Goupil, on lui suggéra de s’adresser à une société protectrice de feuilles telle que les VVF.
Goupil avait déjà entendu parler des VVF et s’y rendit sur le champ.
On accédait à la propriété par un porche surmonté d’une pancarte sur laquelle était gravé « Vrais Verdisseurs de Feuilles ». Il tira la chevillette et la bobinette chut. Il fut reçu par un concierge titubant sous le poids de sa bedaine proéminente qui le menaçait d’un perpétuel déséquilibre. Sa mine faisait craindre l’apoplexie imminente. « Qu’est ce que c’est ? » Demanda-t-il sur un ton peu cordial.
Goupil observa qu’il avait une mâchoire inférieure un peu plus saillante qu’il n’est nécessaire pour un individu qui n’est ni bâtisseur d’Empire, ni agent de la circulation mais simplement concierge verdisseur de feuilles.
Il expliqua qu’il avait appris l’existence des VVF de source sûre et non gazeuse, et qu’ils étaient certainement son dernier espoir de sauver les feuilles de sa rue. En effet, depuis quelques temps, il assistait impuissant à leurs suicides collectifs sans savoir s’ils étaient dus à la pollution, au réchauffement climatique ou au stress occasionné par une hiérarchie sans scrupules.
L’homme poussa un long soupir qui faisait penser à une fuite de gaz et conduisit Goupil à l’atelier des verdisseurs. Ils parcoururent de nombreux couloirs jonchés de cadavres de feuilles et de bidons de peintures vertes : vert anglais, vert de Scheele, vert Chromastral, vert de cadmium, vert de Chine, vert de chrome, vert de cobalt, vert de cuivre, vert de malachite, vert de zinc, vert d'outremer, vert méthyle, vert Véronèse, vert Victoria et bien d’autres verts dont j’ai oublié le nom.
L’atelier disparaissait sous une montagne de feuilles mortes d’où émergeaient les faces patibulaires des verdisseurs qui lui rappelaient « Retour sur la planète des singes ». Nous avons beaucoup de retard, affirma le concierge. Nous traitons actuellement les feuilles mortes depuis plus de dix ans. Les feuilles qui garnissent nos arbres au printemps sont celles des années 90 qui ont été reverdies dans nos VVF.
Je vous expliquerai plus tard le mécanisme dans ses détails, car l’heure avancée qu’il est m’interdit d’aborder et de traiter furtivement, en quelques secondes, une si grave question.
Pour les Impromptus littéraires
07:58 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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